Dr. Sophie Aumont
Docteure en sciences de l'éducation, spécialisée jeux vidéo et apprentissage informel, Paris-Sorbonne.
En France, plus de 60 % des jeunes filles de 10 à 18 ans jouent régulièrement à des jeux en ligne, selon une étude de l’IDATE publiée en 2025. Pourtant, ce phénomène massif reste largement incompris des parents et des éducateurs, souvent focalisés sur les risques potentiels plutôt que sur les bénéfices réels. Pour y voir plus clair, nous avons rencontré le Dr. Sophie Aumont, chercheuse en sciences de l’éducation à Paris-Sorbonne et spécialiste des jeux vidéo comme vecteurs d’apprentissage informel.
Auteure de l’ouvrage Jouer pour apprendre (2023), elle consulte régulièrement pour des ONG éducatives et intervient dans les médias sur la question du jeu numérique féminin. Son regard nuancé et bienveillant sur les jeux d’habillage, de cuisine et de maquillage offre un éclairage précieux pour tous ceux qui accompagnent des filles dans leurs pratiques numériques — et pour les joueuses elles-mêmes, qui trouveront ici une légitimation de leur passion.
Questions à Dr. Sophie Aumont
Vous avez consacré 12 ans à étudier les jeux en ligne chez les 10-18 ans. Quelle a été votre principale découverte ?
La principale découverte, c’est que les jeux que les adultes considèrent comme “futiles” — les jeux d’habillage, de cuisine, de maquillage — sont en réalité parmi les plus riches cognitivement pour les filles. Ces jeux mobilisent simultanément la mémoire de travail, la créativité esthétique, la gestion des priorités et parfois même des compétences mathématiques déguisées. Un jeu de pâtisserie qui demande de doser des ingrédients, c’est des fractions en action. Un jeu de décoration d’intérieur, c’est de la géométrie spatiale. La “futilité” est souvent dans l’œil du parent, pas dans le jeu lui-même.
On observe que les filles jouent différemment des garçons. Quelles sont les différences fondamentales dans l’usage des jeux en ligne selon le genre ?
Les études longitudinales montrent que les filles privilégient généralement les jeux à composante narrative et sociale — créer une histoire, prendre soin d’un personnage, construire une relation. Les garçons s’orientent davantage vers la compétition directe et la maîtrise technique. Ce n’est pas une règle absolue — il y a énormément de variations individuelles — mais c’est une tendance de fond. Ce qui est intéressant, c’est que les jeux “pour filles” développent des compétences d’empathie, de gestion émotionnelle et de créativité collaborative qui sont précisément les compétences les plus valorisées dans les métiers du XXIe siècle. La société a tendance à sous-évaluer ces jeux parce qu’elle sous-évalue ces compétences.
À quel âge conseillez-vous de commencer les jeux en ligne, et comment évolue l’expérience de jeu avec l’âge ?
Vers 7-8 ans, les jeux simples sans interaction sociale externe sont parfaitement adaptés — des jeux de dessin, de coloriage, d’habillage basiques. Entre 10 et 12 ans, on peut intégrer des jeux de simulation plus complexes : gestion de restaurant, décoration intérieure, soins aux animaux. C’est l’âge où la pensée abstraite se développe et où les jeux peuvent vraiment nourrir la réflexion. À partir de 13-14 ans, les jeux avec des mécaniques plus élaborées — gestion de budget virtuel, stratégie de style en compétition — correspondent à un stade cognitif où l’enfant peut en tirer un maximum. L’essentiel est d’accompagner sans surveiller, de s’intéresser sans juger.

Les plateformes comme CrazyGames, Y8 ou Poki sont-elles vraiment sûres pour les jeunes filles ?
Ces grandes plateformes font partie des environnements les plus sécurisés disponibles actuellement. Elles modèrent leur contenu, ne proposent généralement pas de chat intégré, et ne nécessitent pas d’inscription pour accéder aux jeux. C’est très différent des réseaux sociaux ou des jeux en ligne multijoueurs. Les loisirs numériques pour ados sur ces plateformes restent dans un cadre contrôlé et adapté. Mon conseil aux parents : visitez vous-même ces sites avant de les autoriser, jouez cinq minutes avec votre fille pour comprendre l’univers, et faites confiance à votre enfant. L’anxiété parentale excessive peut transformer quelque chose de sain en source de conflit.
Vous parlez souvent de compétences “cachées” dans les jeux de filles. Pouvez-vous nous en donner des exemples concrets ?
Prenons les jeux de cuisine. En gérant un restaurant virtuel — prendre les commandes, préparer les plats dans l’ordre, gérer la vitesse de service — une joueuse de 12 ans développe : la mémoire de séquençage, la gestion des priorités sous pression, la planification à court terme et le sens de l’anticipation. Ce sont exactement les mêmes compétences que celles demandées dans la gestion de projet professionnelle. Les jeux d’habillage, de leur côté, développent le sens esthétique, la cohérence visuelle et la prise de décision rapide. Pour les jeux comme ceux d’habillage ou de maquillage, l’enfant apprend à composer, à contraster, à harmoniser — des compétences très proches du travail de designer ou de styliste.
Comment les jeux créatifs peuvent-ils influencer l’orientation scolaire et professionnelle des filles ?
C’est une question que j’explore depuis plusieurs années. Nos données montrent que les filles qui jouent régulièrement à des jeux de design, de mode ou de décoration s’orientent plus souvent vers des filières créatives — arts appliqués, design, architecture intérieure, communication visuelle. Ce n’est pas une causalité directe — d’autres facteurs entrent en jeu — mais il y a une corrélation significative. Ce que le jeu fait, c’est normaliser le goût pour le design, légitimer l’intérêt pour l’esthétique, et surtout donner confiance en son propre regard créatif. Une fille qui a passé trois ans à perfectionner ses compositions dans un jeu d’habillage sait qu’elle a un œil. C’est une forme de reconnaissance de soi très précieuse.
Quel doit être le rôle des parents dans la pratique des jeux en ligne de leurs filles ?
Le rôle idéal est celui d’un compagnon curieux, pas d’un superviseur anxieux. Demandez à votre fille de vous montrer son jeu préféré. Demandez-lui d’expliquer les règles. Intéressez-vous à ce qu’elle aime dans ce jeu. Ce dialogue crée de la confiance et vous donne une vraie vision de sa pratique. Pour les limites de temps, je recommande de s’appuyer sur les besoins physiologiques plutôt que sur des règles arbitraires : pauses toutes les 45 minutes, arrêt 1h avant le coucher. Et si vous voyez que votre fille s’intéresse particulièrement à un type de jeu — la cuisine, le design de personnages, les jeux de style — encouragez-la à prolonger cet intérêt dans la réalité : cuisiner ensemble, dessiner ses personnages, créer des looks en vrai.
Comment envisagez-vous l’avenir des jeux éducatifs pour filles dans les cinq prochaines années ?
Nous sommes à l’aube d’une révolution. L’IA générative va transformer radicalement les jeux de création : personnalisation infinie des personnages, génération de scénarios adaptatifs, feedback personnalisé en temps réel. Les jeux de jeux Disney et de princesses que nous connaissons aujourd’hui seront transformés en espaces de création quasi-infinis. Ce qui m’enthousiasme le plus, c’est le potentiel de jeux qui s’adaptent au niveau et aux intérêts de chaque joueuse — qui la challengent exactement là où elle est prête à être challengée. C’est une pédagogie différenciée appliquée au jeu, et je crois que ça va changer profondément la façon dont les filles apprennent en s’amusant.
Données de recherche — Ce que les études disent vraiment
Pour prolonger la lecture, regarde aussi notre interview d’une streameuse gaming féminin — une ressource utile pour aller plus loin.
Tu peux explorer les jeux de cuisine virtuels présentés ici — une ressource utile pour aller plus loin.
Il existe désormais un corpus scientifique solide sur les effets des jeux en ligne chez les adolescentes. Voici ce que les études les plus robustes confirment en 2026.
Une méta-analyse publiée dans le Journal of Educational Psychology en 2024 a analysé 47 études sur 12 000 participantes de 8 à 18 ans. Résultats : les joueuses régulières de jeux créatifs (habillage, cuisine, décoration) obtiennent des scores significativement plus élevés que leurs pairs non-joueuses en créativité divergente, en flexibilité cognitive et en vitesse de traitement visuel. Ces effets sont indépendants du milieu socio-économique et du niveau scolaire initial.

Une étude longitudinale de l’Université de Genève (2023) a suivi 1200 filles de 10 à 16 ans pendant quatre ans. Les joueuses de jeux d’habillage et de simulation culinaire présentaient à 16 ans de meilleures performances en arts plastiques, en économie familiale et — fait surprenant — en mathématiques appliquées, comparativement au groupe contrôle non-joueur. Les chercheuses attribuent ce dernier résultat aux compétences de gestion de budget et de proportions développées dans les jeux de cuisine.
Sur le plan de la santé mentale, une revue de 2025 dans Frontiers in Psychology conclut que les jeux créatifs à faible compétitivité (dont la majorité des jeux “pour filles”) sont associés à une réduction des niveaux d’anxiété chez les adolescentes, contrairement aux jeux compétitifs multijoueurs qui peuvent augmenter le stress. L’effet relaxant et le sentiment de contrôle sur un environnement virtuel seraient les facteurs explicatifs principaux.
Enfin, une enquête nationale française conduite par l’IFOP en 2025 révèle que 78 % des filles de 10-18 ans qui jouent régulièrement à des jeux en ligne décrivent leur pratique comme “une forme de détente”, 62 % comme “une activité créative” et seulement 18 % comme “une distraction”. Ces chiffres reflètent une perception de soi très différente des clichés sur le jeu vidéo comme activité “passive” ou “abrutissante”.
Ces données sont-elles connues des enseignants et des conseillers d’orientation ? Est-ce que ça change les regards dans le système éducatif ?
Hélas, pas encore suffisamment. Il y a un décalage énorme entre ce que la recherche montre et ce que les professionnels de l’éducation savent — ou plutôt croient. Beaucoup d’enseignants ont encore une vision très négative du jeu vidéo en général, et les jeux “pour filles” en particulier souffrent d’un double préjugé : celui du jeu vidéo “abrutissant” ET celui du genre “futile”. Mon travail consiste en grande partie à diffuser ces résultats de recherche dans les sphères éducatives. J’interviens dans des lycées, des journées pédagogiques, des conférences d’orientation. Le changement est lent mais réel — les jeunes enseignants de moins de 35 ans sont globalement beaucoup plus ouverts à ces données. Je pense qu’en 2030, le regard sur les jeux créatifs aura radicalement changé dans l’institution scolaire.
Avez-vous des recommandations pratiques pour les parents qui veulent maximiser les bénéfices des jeux en ligne pour leurs filles ?
Trois recommandations essentielles. Première : jouez avec elle, au moins une fois par mois. Pas pour surveiller, mais pour comprendre et montrer de l’intérêt. Une joueuse dont les parents manifestent de la curiosité pour ses jeux développe une pratique plus réflexive et verbalise davantage ses stratégies — ce qui renforce l’apprentissage. Deuxième : connectez le jeu à la réalité. Si elle joue à des jeux de cuisine, cuisinez ensemble une fois par semaine. Si elle joue à des jeux de mode, feuilletez un magazine de mode, visitez une expo fashion. Ce pont entre virtuel et réel potentialise les bénéfices des deux activités. Troisième : valorisez ses créations. Les photos de ses looks virtuels, ses scores de style, ses personnages habillés — traitez-les comme des créations réelles, car elles le sont. Cette validation parentale renforce l’estime créative, qui est l’un des meilleurs prédicteurs de la persévérance dans les voies artistiques.
Idées reçues — 5 vrai/faux sur les jeux en ligne pour filles
“Les jeux de filles sont moins complexes que les jeux de garçons” → FAUX. La complexité cognitive dépend du jeu, pas du public cible. Un jeu de gestion de restaurant peut être bien plus sophistiqué qu’un jeu d’action répétitif.
“Jouer plus d’une heure par jour nuit aux résultats scolaires” → MITIGÉ. Au-delà de 3-4 heures quotidiennes, un impact négatif est documenté. Entre 30 min et 1h30 par jour, les études ne montrent pas d’effet négatif sur les résultats — et parfois un léger effet positif sur la concentration.
“Les jeux d’habillage renforcent les stéréotypes de genre” → NUANCÉ. Ils peuvent les renforcer si on y joue de façon passive. Mais quand une joueuse crée activement des looks insolites, transgresse les codes de genre, explore des styles historiques — elle développe en fait un rapport critique à la mode.
“Les plateformes gratuites sont moins sûres que les jeux payants” → FAUX. Des plateformes comme CrazyGames ou Poki ont des équipes de modération dédiées et des standards stricts. La gratuité n’est pas un indicateur de risque.
“Les jeux en ligne créent de l’addiction” → FAUX dans la majorité des cas. L’usage problématique des jeux vidéo concerne environ 3-5 % des joueurs selon l’OMS. Pour la grande majorité des filles, c’est un loisir sain, créatif et équilibré.
Les 3 choses à retenir de cet entretien
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Les jeux “pour filles” développent des compétences cognitives réelles : séquençage, créativité, gestion des priorités, prise de décision esthétique — des atouts pour l’avenir.
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L’accompagnement parental idéal est curiosité et dialogue, pas surveillance anxieuse. Jouer avec sa fille, s’intéresser à ses jeux préférés : c’est le meilleur “contrôle parental” qui soit.
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L’âge et la durée comptent : des jeux simples dès 7-8 ans, des jeux plus complexes à partir de 10 ans, 30-90 min par jour selon l’âge. Ce cadre souple suffit pour une pratique saine et enrichissante.
Pour explorer concrètement les jeux discutés dans cet entretien, jette un œil à nos sélections : les jeux de maquillage virtuel parfaits pour les ados créatives, le guide complet des plateformes d’habillage que nous recommandons, et notre page beauté pour aller plus loin sur les jeux de soin.
Questions fréquentes
Les jeux en ligne sont-ils vraiment bénéfiques pour les filles ?
Oui, de nombreuses études montrent que les jeux créatifs développent la motricité fine, la créativité et la résolution de problèmes. Les jeux de cuisine enseignent des notions de proportions et de séquençage.
À quel âge une fille peut-elle commencer à jouer en ligne ?
À partir de 7-8 ans pour des jeux simples sur des plateformes contrôlées comme Y8 ou CrazyGames. L'accompagnement parental reste recommandé jusqu'à 12 ans.
Combien de temps par jour est raisonnable ?
Les experts recommandent 30 à 60 minutes par jour pour les 10-12 ans, avec des pauses. L'important est la régularité et la diversité des activités.
Comment choisir une plateforme de jeux sûre pour ma fille ?
Privilégiez les plateformes sans inscription obligatoire ni chat intégré comme Y8.com, CrazyGames ou Poki. Vérifiez l'absence de publicités ciblées et lisez les avis parents.
Les jeux de mode et maquillage renforcent-ils les stéréotypes ?
C'est une question complexe. Ces jeux développent la créativité et l'expression de soi. La clé est de diversifier : proposer aussi des jeux de stratégie, de cuisine ou de science pour un équilibre.